On ne peut que regretter que cette découverte soit venue un peu tard, car au nom du matérialisme « philosophico-scientifique », nous avons vu des dictatures brutales qui, pour ne citer que les plus désastreuses, ont fait environ 10 millions de victimes avec Lénine et Staline, quelque 50 millions avec Mao Tsé-toung, et un tiers de la population du Cambodge avec Pol Pot, et nous continuons encore à voir d’autres dictatures avec des camps de concentration pour tous ceux qui ne croient pas à cette « évidence scientifique du matérialisme », et qui, étant au pouvoir, accepteront difficilement les nouvelles théories. Ceci, pour ne mentionner que le plus grotesque, mais le mal psychique qu’a occasionné le manque de liberté d’expression, qui a affecté l’art dans ces régimes matérialistes, doit être souligné : qu’il suffise de rappeler la musique, la poésie et la littérature que produisait la Russie avant la révolution, dont une partie fut interdite pour être jugée décadente et contraire au progrès matériel, comme la musique de Tchaïkovski, l’un des génies qui a exprimé avec le plus de clarté la fonction transcendante de l’art. Si l’on n’évalue pas l’ampleur de ce fait, c’est en raison du désintérêt dont on souffre en ces temps à l’égard des sciences de l’esprit. (Je renvoie à Les Racines de l’art.)

Certes, notre défense des sciences de l’esprit ne saurait être indiscriminée. Nous savons que l’homme s’est aussi arrangé pour dénaturer ces disciplines, mais cela est le produit du dogme, qui est, précisément, la conséquence de la prééminence des facultés utilitaires sur les facultés unitives, au point de générer un blocage mental à l’intérieur du discernement, lequel, en outre, ne connaît que des dualismes exclusivistes : Dieu et l’homme, l’esprit et la nature, le ciel et l’enfer, les fidèles et les infidèles, les damnés et les sauvés, les doctrines fausses et vraies, etc. ; ce qui le rend irréconciliable avec les facultés unitives.

Par le même mécanisme, les sciences de la matière, elles aussi, sont tombées dans le dogme de la raison, laquelle, étant une faculté externe, n’accepte comme « vérité » que ce qui est vérifié dans la matière, c’est-à-dire que la « doctrine vraie » est le matérialisme, dont on a fini par faire presque une religion.

Enfin, il apparaît avec évidence que ce qui est respecté, qui prédomine et qui a résolument triomphé, c’est le matérialisme, et, ce qui est plus grave, il en est venu à matérialiser les esprits ; c’est pourquoi le prochain a été transformé en objet, la Nature en objet d’exploitation, la réalité a été chosifiée, et il y a même des symptômes manifestes d’esprits mécanisés que l’on observe chez des multitudes qui éprouvent du plaisir à écouter une musique électronique répétitive, littéralement monotone et dépourvue de mélodie.

Sur le sujet le plus commenté aujourd’hui, l’intelligence artificielle, dont tout le monde dit merveille, je me bornerai à en souligner les dangers. En premier lieu, un rapport qui semble être passé inaperçu, mais qui, du point de vue de ma Psychosophie, apparaît clairement : qu’elle est un prolongement de la faculté la plus externe de la raison (j’appelle ainsi le discernement), dans laquelle l’homme contemporain est resté enfermé par son obsession des utilités matérielles. Cette faculté est, en effet, par nature, duale, et son champ n’excède pas le monde physique. Le système binaire de l’IA est le produit de la faculté la moins créative que nous possédions ; il n’est pas étonnant qu’elle n’ait pas d’intelligence. Certes, le discernement, chez l’être humain, n’est pas déconnecté de l’intellect, lequel se nourrit, parfois, de sentiments et d’intuitions qui transcendent la raison, suffisamment pour rapprocher l’esprit des facultés spirituelles que j’ai appelées unitives, car elles tendent vers l’unification de l’esprit, facultés qui naissent de la conscience morale, esthétique, religieuse et philosophique. Mais ce n’est pas le cas de la désormais célèbre IA, qui ignore totalement ces facultés plus élevées qui sont, précisément, celles qui nous définissent comme humains ; pour cette même raison, elle tendra à nous déshumaniser.

De nos facultés, celle dans laquelle l’IA se montre la plus efficace est la mémoire, mais notre mémoire est chargée de sentiments et de vécus que cet appareil n’enregistre pas ; loin de nous les rappeler, elle tendra à nous faire oublier cet aliment indispensable de l’âme, à nous robotiser davantage encore. Peut-être l’aspect le plus nocif de cette invention est-il qu’elle est massifiante, car elle sert tout déjà prêt à l’usager, ce qui génère chez lui cette attitude passive si propre à l’homme masse. Si nous ne sommes pas préparés à discerner et à résister à l’influence des moyens de propagande et de diffusion, qui nous ont déjà endoctrinés et engourdis, si nous sommes déjà « médiatisés », nous serons bien moins préparés encore pour affronter cette menace déjà en marche : l’IA. (Voir Le Triomphe des masses.)

La spécialisation, en augmentation progressive, est l’une des caractéristiques de la société contemporaine ; elle est peut-être inévitable et nécessaire à la société, mais le spécialiste ne semble pas s’apercevoir qu’il est devenu un petit rouage, ce qui le conduit à réduire son horizon culturel, intellectuel et spirituel, à rester enfermé dans un espace terrestre minuscule ; en d’autres termes, aliéné de l’universel et du pérenne, c’est-à-dire de la philosophie. À cela s’ajoute la menace imminente d’un danger actuel : de nombreuses spécialités seront remplacées par l’IA ; si le spécialiste est vitalement lié à sa profession et qu’il se trouve remplacé, sa démoralisation sera totale. Peut-être l’homme a-t-il plus que jamais besoin des sciences de l’esprit, qui ne dépendent pas des nouveautés, qui reflètent l’éternel de notre être, ce que nous sommes et ce qui demeure, et qui sont notre refuge face au changement constant et surprenant.

En vérité, ce dont nous avons le plus besoin de la part de la science et de la technologie actuelles, c’est qu’elles cessent de produire des appareils de destruction et d’extermination. Malheureusement, elles les ont déjà créés. Ce dont les temps ont donc besoin, c’est précisément d’un changement intérieur, ce que je propose depuis un demi-siècle. Et ce changement ne s’opère pas en transformant la Nature (prémisse fondamentale du matérialisme), mais en transformant notre conscience. Avec cette prémisse, nous avons inversé l’ordre des choses, la priorité dans l’ordre de la connaissance, laquelle doit évidemment commencer par le sujet connaissant, par celui qui est, non par ce qui l’entoure, comme si nous (et c’est là une autre fausse prémisse) étions déjà parvenus à notre plénitude et pouvions disposer à notre guise du reste des êtres vivants.

Le progrès matériel est inévitable, mais ce qui est évitable, c’est que les plus progressistes n’exploitent pas les plus retardataires, bien que cela, comme le prouve l’histoire, ne se soit jamais produit, et ne se produira pas tant que l’être humain ne changera pas de conduite, c’est-à-dire tant qu’il ne sortira pas de son stade mental primitif de survie. En fait, il a depuis longtemps dépassé ce stade, mais il n’a pas surmonté son état mental, et il est manifeste qu’il n’y parviendra pas avec davantage de technologie, laquelle engendre sans cesse de nouveaux moyens d’exploitation. La réponse, même si nous ne voulons ni la voir ni l’accepter, se trouve dans les sciences de l’esprit, qui, telles que je les comprends et les applique, ont pour objectifs : de rétablir notre dignité et notre humanité dans la société et de nous intégrer au Monde.

Si nous faisons un véritable acte de conscience, nous admettrons que le désespoir, l’absence de sens de notre existence, l’angoisse même que nous tentons de dissimuler par des plaisirs immédiats, des divertissements, et le nihilisme même que nous professons, sont des signes manifestes d’involution interne. Ne serait-ce pas de nous-mêmes que nous voulons être distraits ? Tout semble indiquer que plus nous dominons la Nature, plus nous nous aliénons de notre propre nature.

Il est facile de juger les physiciens et les politiques qui les poussent à appliquer leur ingéniosité à des inventions diaboliques, sans nous charger de notre propre condition et de notre responsabilité. Tout semble indiquer que, dans notre identification progressive à nos facultés externes, créées par et pour la matière, nous n’avons pas remarqué que nous avons subi un processus d’aliénation à l’égard de nos facultés spirituelles ; c’est ce processus qui nous a conduits à placer notre foi dans la matière, au point de confondre ce que nous sommes avec ce que nous avons, et, de la sorte, à nous déshumaniser. Ceci doit être clair : Dans la mesure où nous sommes aliénés de nos facultés unitives, nous le sommes de notre destin.

Plusieurs facteurs ont contribué à la manière de penser et de croire actuelle, qui, bien entendu, ont été ignorés ; comme nous le savons, c’est l’ignorance qui a causé, et continuera de causer, les plus grands maux de notre espèce, mais nous continuons de tomber dans ses filets. J’essaierai de les résumer, en commençant par le facteur psychologique :

Le filet dans lequel étaient tombés nos scientifiques a été tissé il y a plusieurs siècles par la raison elle-même, qui les a amenés à prendre pour principe une conclusion logique : le fameux cogito ergo… « donc, j’existe », « par conséquent », il existe. Je le signalais déjà, du reste, dans mon premier ouvrage, Le Retour aux sources, voici presque un demi-siècle, dans le chapitre Je pense donc…:

« Dès l’instant où nous pensons, nous transformons la réalité en abstraction ; elle cesse d’être ce qu’elle est pour devenir une abstraction. Lorsque l’objet de la pensée, c’est moi-même, on en comprendra la conséquence. Quand je me pense moi-même, je cesse d’être ce que je suis, je m’auto-anéantis par la pensée, je me transforme moi-même de réalité en concept. Lorsqu’on dit je pense, j’imagine, je me souviens, etc., on remarquera qu’à proprement parler le moi va à contretemps de ces actes, et qu’il serait plus correct de dire c’est celui qui pensa, imagina, etc.

On pourra objecter que cela ne change rien au je pense donc j’existe, car on peut tout aussi bien affirmer : j’ai pensé donc j’ai existé ; toutefois, être n’est pas la même chose que avoir été, celui qui a été a quelque chose de mort, d’inexistant, car il n’arrive jamais à s’actualiser en tant qu’être. On l’admettra, mais on soutiendra que nous nous montrons trop stricts avec le temps, car il ne s’écoule qu’une seconde entre l’acte de penser et le moi ; c’est vrai, mais c’est précisément cette seconde qui le désactualise. Le moi est une conclusion, une idée, non un existant. Comme nous pouvons établir entre les deux une relation que nous pouvons vérifier d’innombrables fois, nous conclurons qu’il existe un moi qui pensa, qui imagina, etc., mais c’est précisément là que commence la réalité dans laquelle nous vivons, le miroir du monde des concepts, quand nous commençons à vivre dans et par les réfractions, et donc par les dualités. Il ne s’agit pas de montrer notre existence au moyen de symboles, mais de vivre notre existence, et pour cela il faut éliminer le miroir qui ne nous laisse pas pénétrer le présent et le vivre. S’agissant de quelque chose d’aussi vital que notre propre existence, les démonstrations ne suffisent pas, il faut se percevoir en train d’exister.

Nous objectons, par conséquent, au principe cartésien qui nous renvoie à notre perspective individuelle et donc à notre monde d’abstractions. À notre sens, le principe d’une philosophie ne peut être un produit, quelque chose de construit, d’élaboré, mais doit être, au contraire, quelque chose de simple et de solide comme une pierre fondamentale. La philosophie serait le déploiement de ce qui nous est évident précisément par sa simplicité et son Unité. Un authentique principe ne devrait pas avoir besoin de preuve ou de démonstration, car il doit nous être si indubitable qu’il n’en a pas besoin. Si le principe est précédé d’un « donc » ou d’un « par conséquent », ce n’est plus un principe mais un résultat. Je n’existe pas parce que je pense ; c’est plutôt que je me vis en vivant, il y a une évidence de la vie qui précède ma pensée. »

Un autre facteur, très mal compris, comme il fallait s’y attendre, est le facteur philosophique, que les penseurs mêmes de cette discipline, au lieu de le résoudre, ont contribué depuis deux siècles au désaccord général.

Kant avait démontré, de manière incontestable et pour toujours, que la raison ne peut dépasser le monde matériel, phénoménal ; pour le transcender et entrer dans la réalité nouménale, il fallait d’autres facultés, et ce sont celles que j’ai appelées unitives. Ce sont elles qu’ont possédées et appliquées, sans le savoir, les philosophes idéalistes en général.

L’égarement a commencé avec Hegel, qui n’a pas écouté Kant, au point de construire un système philosophique sur la prémisse que « le réel est le rationnel » ; la prémisse était arbitraire et insuffisante, mais « scientifique ». Ce château de cartes s’est d’ailleurs effondré. Malheureusement, l’affaire ne s’est pas arrêtée là : d’un côté, avec les cartes tombées à terre, on a construit le matérialisme « scientifico-philosophique », dont nous avons déjà signalé les dommages. De l’autre, comme on avait tenu Hegel pour le plus haut représentant de l’Idéalisme — ce qui prouve seulement qu’on ne comprend pas cette doctrine —, l’effondrement qui l’a entraîné fait naître le scepticisme à l’égard du Transcendant sur le plan philosophique, ce qui s’aggrave, avec l’annonce de la mort de Dieu, sur le plan religieux — ce qui ne prouve, là encore, que le manque de compréhension, sur ce plan également, car c’est le Dieu chrétien que l’on a enterré ; il existe d’autres visions de Dieu, ou du Transcendant, que notre agnosticisme hâtif nous a empêchés de comprendre. (Sur ce facteur religieux, voir Civilisations parallèles.)

À ces désintérêts psychologiques, philosophiques et religieux, nous devons ajouter la révolution industrielle, qui a détourné notre regard vers les moyens et nous a fait oublier les fins ; et, ce qui est le plus alarmant, c’est que nous ne prenons pas conscience de la gravité de cet oubli. Le résultat est qu’il n’est resté que la réalité séculière. Cet oubli des fins a conduit au progrès pour le progrès, c’est-à-dire au progressisme qui, ignorant les fins, se projette dans toutes les directions, de sorte qu’il édifie d’un côté et fabrique les moyens de destruction de l’autre ; et cela est le produit de la raison sans sagesse. Rétablir la priorité de la sagesse est la fonction de la philosophie bien comprise, ce que je m’efforce de rétablir depuis des décennies.

La foi qui s’était investie dans la religion dominante, laquelle a cessé d’être en vigueur, s’est reportée sur la matière et sur ceux qui la transforment. Ortega y Gasset observait que, si un extraterrestre demandait qui sont les plus intelligents sur cette planète, tous désigneraient les scientifiques, non pas Platon, ni le Bouddha, ni Beethoven ; on s’adresserait, même pour savoir ce qu’est le bonheur, au plus renommé d’entre eux, à Einstein, celui-là même qui, dans une lettre recommandée, conseillait à Roosevelt la fabrication de la bombe atomique. Je ne serai pas celui qui niera le génie de celui-ci et des physiciens atomistes, mais il est de mon devoir de souligner les conséquences négatives de leurs découvertes et de leur manière de penser. Nous savons, en outre, que cette même bombe a été amélioré et multipliée, et que les moyens de la lancer ont été perfectionnés, de sorte que le destin de notre espèce peut désormais se décider en quelques minutes ; et cela est bien plus qu’un manque de sagesse, c’est de la démence rationnelle.

Il convient d’ajouter que le quotient intellectuel, tel qu’on a coutume de le mesurer, a peu ou rien à voir avec notre humanité ; il en existe des exemples probants. Darwin lui-même n’hésitait pas à affirmer que ce qui nous définissait comme humains était notre morale, faculté spirituelle par excellence. Qu’il soit scientifique, artiste, politique ou mendiant, c’est par ses vertus que l’homme doit être mesuré en premier lieu.

Les hypothèses, tant qu’elles ne sont pas prouvées certaines, sont des croyances, et la connaissance a lieu par l’expérience, tant dans les sciences de la matière que dans celles de l’esprit. Mais ces dernières, les sciences de l’esprit, sont d’une nature différente ; leur connaissance ne s’acquiert pas dans des laboratoires ni à des bureaux, mais avec un esprit, des sentiments, des desseins et une vie différents. La perception esthétique, la pratique morale, le sentiment religieux et l’intuition philosophique sont des voies dépourvues de matière, sur lesquelles aucun appareil ne trouve prise, ni même ne détecte quoi que ce soit. La méthode scientifique est cumulative, et sur ce chemin non plus rien ne peut s’accumuler. La raison, qui, comme je l’indiquais déjà, est dualiste, a divisé le mode de connaître en deux : subjectif et objectif ; mais, au-delà de la raison, ma théorie de la connaissance (à laquelle je renvoie) a exposé une méthode qui transcende cette dualité, que j’ai appelée unitive, et qui est entièrement de nature spirituelle.

La différence avec les philosophes idéalistes, que j’ai commentée dans mes ouvrages, est que chacun, à sa manière, a eu une intuition transcendantale, ou une expérience directe de cette Conscience, et c’est à partir d’elle qu’ils déduisent leurs philosophies. Les physiciens et les philosophes scientistes ont suivi une voie inductive, les idéalistes, une voie déductive. Les premiers infèrent qu’il doit y avoir une Conscience ; les philosophes idéalistes savent qu’elle est la réalité première et développent leurs philosophies à partir d’elle. La différence de perspective et de méthode est radicale et vitale.

Il ressort de ce qui précède qu’il ne suffit pas de découvrir quelque chose que nous pouvons étiqueter comme Conscience, et à partir de là commencer à penser, ou continuer à penser, à ce que doit être le Monde, mais bien d’éveiller et d’actualiser cette Conscience. C’est à ce défi que se trouve confrontée la physique quantique. La raison étant duale par nature, même si l’on est parvenu à une Conscience par son moyen, on aura beau avoir conclu qu’il existe une Unité, celle-ci demeurera là comme un simple concept, elle ne produira pas de transformation vitale. Ce n’est pas la même chose de penser à la conscience que de penser depuis la Conscience, d’Être la Conscience.

J’ai connu certains scientifiques qui, se voyant désormais, grâce au quantum, face à une réalité d’ordre spirituel qui transcende la matière, se sont mis à philosopher. Cela ne me semble pas mauvais, mais je crains fort qu’ils ne parviennent à rien de plus que des réalités hypothétiques, tant qu’ils continueront d’employer la méthode scientifique, applicable et efficace dans la compréhension de la matière, mais stérile dans les affaires de l’esprit. Et non seulement la méthode, mais les facultés mentales mêmes utilisées par les scientifiques sont impropres à ce dessein.

Je prendrai pour exemple l’un des scientifiques les plus remarquables, M. Roger Penrose, prix Nobel de physique, homme d’un savoir très vaste, allant des galaxies les plus lointaines aux particules subatomiques. Ses découvertes sont étonnantes, il faut l’admettre. Il nous apprend, par exemple, que notre propre corps est formé d’atomes qui appartenaient à des galaxies voici des millions d’années ; c’est-à-dire que nous faisons partie du Cosmos. Cela me surprend parce que cela coïncide entièrement avec ma propre cosmologie, mais j’observe qu’il n’exprime que le rapport matériel ; il resterait à expliquer pourquoi ces atomes vont chercher, ou sont poussés vers, un Ordre, car tout indique qu’il existe une force sous-jacente à la matière qui tend à stabiliser et à créer, sans quoi ce serait le Chaos, où l’existence est impossible. Pourquoi ces atomes se sont-ils organisés pour engendrer la vie ? Ne sentons-nous pas, nous, les êtres vivants, une impulsion vitale qui non seulement maintient le battement de notre cœur, mais nous porte à aimer, à savoir, à créer, qui nous pousse, en somme, au-delà de nous-mêmes, c’est-à-dire à nous transcender ? Ce sont ces forces unitives qui manquent aux sciences pour achever de comprendre le Cosmos.

Lorsque M. Penrose répond à la question de savoir pourquoi les religions existent, il le fait de manière classique et commet les erreurs habituelles. En premier lieu, il prend pour référence le christianisme, parce que c’est la religion la plus répandue. Première erreur, car en cette matière la quantité n’a rien à voir avec la qualité ; erreur dans laquelle était déjà tombé Toynbee. Néanmoins, ses arguments sont entièrement solides, au point de démontrer que la doctrine ne tient pas. Pour cela, bien qu’il ne le dise pas, il emploie les mêmes arguments que Giordano Bruno, à ceci près que, 500 ans plus tard, ils sont beaucoup mieux fondés compte tenu de la connaissance actuelle du temps et de l’espace. Par exemple, le géocentrisme et l’anthropocentrisme (c’est-à-dire la croyance selon laquelle Dieu aurait créé l’univers pour l’homme) apparaissent aujourd’hui, à toute personne raisonnable, comme absurdes, dès lors que l’on considère la magnitude infinie de notre environnement. Bruno annonçait aussi l’existence d’autres planètes ; aujourd’hui on en connaît des centaines et on en calcule des milliards, de sorte que la vie y est plus que probable. De même, la prétendue incarnation de Dieu à l’époque d’Auguste paraît arbitraire lorsqu’on considère que l’humanité est présente sur cette planète depuis 300 000 ans. Malgré ces arguments sérieux, ils s’avéreraient tous invalides si l’on comprenait les mythes comme tels et les paraboles comme des allusions, mais il se trouve que la doctrine, établie par Paul (et non par Jésus) et suivie par l’Église, commet la même erreur : celle de prendre lesdits mythes pour des faits réels (scientifiques). Les mythes, comme je l’ai expliqué (dans Civilisations parallèles), sont des expressions artistiques de la religion, et comprendre les arts du point de vue des sciences est un non-sens.

En d’autres termes, ce que fait Penrose, c’est prouver une nouvelle fois l’insoutenabilité de l’invention de Paul : le fait de rendre miraculeux des faits concrets, acceptables seulement au moyen d’une foi et d’une espérance aveugles. Mais cela est une invention postérieure qui ne fait de nous que des fidèles à une doctrine ; ce n’est pas une connaissance, c’est une croyance, et celle-ci n’ajoute ni ne retranche rien à la situation ontologique de la divinité. Ici, en Occident, la question se résout de la manière la plus puérile : on demande si l’on croit ou non en Dieu ; mais cela ne tranche rien de plus qu’une position. Le noumène religieux est une affaire bien plus compliquée que cela, que, pour cette même raison, je ne peux résumer ici. Je dirai seulement que ce qui est décisif, c’est l’expérience de la réalité transcendante (à la raison), que c’est cela que Jésus exprime, comme tant d’autres mystiques et philosophes. C’est dans la compréhension de leurs enseignements que réside la question ; il est légitime de dire : je ne les comprends pas, ou je n’en suis pas capable, mais il ne l’est pas de dire : je ne crois pas. Il n’y a pas de religions fausses ou vraies, mais des chemins relativement semblables vers une même destination. Je ne prétends en aucune façon justifier les écarts et les égarements qui ont eu lieu au cours de cette traversée, mais ils nous servent à nous rappeler combien l’homme est encore loin d’atteindre cette destination.

Voici environ 4200 ans, précisément dans le plus ancien texte sacré qui se soit conservé, avait déjà été exprimée la clé de la compréhension de cette question : « La Vérité (Dieu) est une, mais les sages lui donnent différents noms » (Rig Véda, L. 1, Mantra 164, 46). Les hindous ont accepté ce postulat avec naturel depuis lors ; en Occident et au Moyen-Orient, on ne le comprend pas encore (ou l’on ne veut pas le comprendre). Pour les plus méfiants, nous pouvons préciser encore ce postulat : Dieu peut ne pas être personnel, n’avoir ni volonté, ni intention, ni forme, c’est-à-dire pouvoir être entièrement libre de tout anthropomorphisme ; dans ma propre vision, pour éviter tout malentendu, je ne parle même pas de Dieu. Le bouddhisme n’en a pas non plus besoin.

M. Penrose touche plus profond lorsque, suivant le second principe de la thermodynamique et la logique du principe d’entropie, il conclut que, s’il y a eu une Conscience créatrice, elle a dû être un génie mathématique ; mais cela ne nous dit rien de la morale. C’est-à-dire que la morale reste une création humaine. De même qu’autrefois les sciences de la matière imaginaient que l’était l’intelligence, elles continuent de soutenir que la morale, comme l’art, sort de notre cerveau. La conception matérialiste reste latente dans l’esprit et en vigueur dans la pratique.

En vérité, je ne cesse de m’étonner de la manière dont certains en viennent à interpréter l’art dans l’histoire. Nous entendons des anthropologues affirmer avec certitude (scientifique ?) que les peintures et gravures d’Altamira et de Lascaux furent réalisées pour favoriser des chasses fructueuses. Mais, par tous les dieux ! ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils appliquent leur vision étroitement utilitaire à tout ce qu’ils rencontrent ? Eh bien non, messieurs, ces peintures rupestres sont des expressions artistiques dont l’homme avait besoin voici plus de 20 000 ans ; ces animaux avaient quelque chose de divin, de transcendant, comme le montrera plus tard avec évidence l’art égyptien. La mentalité mythique possédait la vertu de sacraliser la Nature ; la mentalité sémitique, anthropocentrique et monothéiste, l’a désacralisée ; et maintenant, avec le discrédit du christianisme, que l’on continue, par ignorance des autres doctrines, à prendre pour référence, on a perdu jusqu’à la notion même du sacré. (Pour la compréhension de la mentalité mythique, voir Civilisations parallèles.)

Dans son célèbre livre Cosmos, Carl Sagan passe par la Grèce et y découvre des ustensiles et outils ingénieux. Il semblerait que, pour les scientifiques tombés dans les filets rationalistes-matérialistes, la vision du Cosmos commence avec les premières inventions utilitaires. Eh bien non plus, messieurs, les Grecs eux aussi avaient un envol dont la hauteur, aujourd’hui encore, nous échappe. Pour eux, le Cosmos commençait avec le Transcendant (à la raison), avec les Immortels et leur lutte pour établir l’Ordre universel, épisode qui était sculpté sur le fronton du Parthénon (œuvre détruite par des fanatiques chrétiens). Cet Ordre et sa rupture temporelle s’expriment dans tout l’art grec (que nous ne finissons pas de comprendre), et, de manière sublime, dans la tragédie grecque, qui n’a trouvé aucun parallèle depuis. Nous sommes-nous demandé pourquoi elle atteignit ce degré de perfection ? Parce qu’elle réunissait psychologie, mythologie, religion, littérature, imagination, philosophie de vie et autres vertus exprimées comme Art, de sorte qu’elle contenait ce qu’il y a de plus essentiel et de décisif dans notre nature, l’indispensable à notre humanité, c’est-à-dire les sciences de l’esprit. (Voir La Tragédie, dans Les Racines de l’art.) L’invocation aux Muses avait été une tradition obligée des gens de lettres depuis Homère jusqu’à la Renaissance. On pourra penser aujourd’hui qu’il s’agissait de simple rhétorique, mais les poètes, pendant plus de 2000 ans, furent convaincus que leur inspiration venait d’en haut ; et cette conviction ne s’explique pas comme une simple « croyance », mais comme une communication avec le Transcendant. (Voir Les Invocations dans Les Racines de l’art.)

Ce sont ces vertus qui réclament de resurgir dans les poitrines saines, dans les âmes vivantes. Voici plus d’un siècle qu’on annonce Le Déclin de l’Occident, qui coïncide avec le progrès matériel. Tout semble indiquer que plus les scientifiques et les technologues pensent, moins les gens en général pensent, devenant passifs et découragés. Si à cet état d’esprit nous ajoutons l’IA, nous allons assister à une société d’obèses de corps et d’esprit. Je ne suggère pas que ceux-là cessent de penser, mais plutôt d’inciter tout le monde à mieux penser la situation présente, car il est évident que « nous ne sommes pas à la hauteur des circonstances que nous avons nous-mêmes créées ».

Nous devons être reconnaissants aux sciences et à la technologie d’avoir agrandi et amélioré notre stade de survie, c’est-à-dire notre stade animal, mais l’erreur consiste à leur attribuer des fonctions étrangères à leurs capacités, à croire que nous évoluons dans tous les ordres grâce aux améliorations extérieures ou matérielles. Eh bien non, messieurs, nous ne faisons qu’agrandir la fourmilière humaine, nous n’en sortons pas ; bien au contraire, plus elle grandit et s’améliore, plus nous demeurons enfermés dans notre anthropocentrisme et notre égoïsme. La voie à suivre, cela devrait déjà être clair, pour dépasser cette fourmilière, est celle des sciences de l’esprit.

Il n’y a pas d’opposition entre ces sciences, elles remplissent simplement des fonctions différentes : selon que nous voulons davantage de confort, de commodités et d’appareils, constructifs et destructifs, ou que nous optons pour davantage de bonté, de beauté, d’intégration sociale et internationale, de paix intérieure et extérieure, d’humanité et de sagesse. Elles obéissent à des facultés, des intérêts, des moyens et des objectifs différents. L’une est le fruit de la raison systématique et de l’étude de la matière, l’autre, d’une vie prioritairement contemplative, qui engendre d’autres manières de percevoir, de penser et de sentir. Ensuite, si l’on veut philosopher sur l’expérience ainsi acquise, la pensée systématique est également nécessaire, mais en adaptant toujours la raison à l’expérience spirituelle, et non l’inverse. Il ne s’agit pas de l’une ou de l’autre science, mais, pour les raisons déjà dites, les priorités doivent être claires. La raison en est simple : lorsque les sciences s’appliquent strictement à la matière, elles n’ont pas besoin de la réalité immatérielle, et tendent alors à se passer des valeurs spirituelles, et c’est alors que commencent les malentendus, non dans leur science, mais dans son application, dans son usage, et ceci est un problème qui concerne les sciences de l’esprit, en particulier la morale.

Il ne s’agit pas seulement de valeurs abstraites. Lorsque je traite, dans ma Psychosophie, des sciences de l’esprit, je me réfère à des consciences, qui sont des parties constitutives de notre esprit et de notre nature, les références incontournables pour penser, sentir et agir. Les consciences, morale, esthétique, philosophique et religieuse, sont les facultés transcendantes qui nous relient au Cosmos que nous sommes. Être conscient, ce n’est pas seulement être éveillé et avoir la raison et la mémoire, mais avoir ces consciences unitives présentes et actives. D’elles dépendent nos prises de conscience qui illuminent et élèvent notre connaissance, et, inversement, en perdre le contact est une perte de conscience ; c’est ce que j’entends par aliénation. Les agnostiques devraient considérer cette manière de voir l’esprit et la réalité.

Il ne serait pas étonnant que ces nouvelles hypothèses scientifiques, et même mon propre ouvrage, engendrent désormais une idéologie du pan-psychisme, un peu plus intéressante que celles en usage, mais qui ne serait rien de plus qu’une nouvelle mode intellectuelle. Car ce n’est pas en agrandissant notre moi ou notre conscience habituelle, mais en la transformant en une autre Conscience, plus élevée à tous les égards, en particulier au plan moral, que nous devons nous acheminer, car il est manifeste que, si nous restons les mêmes, le désastre est prévisible.

Peut-être tout peut-il se résumer à cette évidence : notre espèce est bien plus proche de sa destruction que de l’atteinte de sa plénitude, c’est-à-dire du bonheur et de la sagesse. Il est clair que nous suivons une voie erronée, et que la suivre jusqu’au bout serait une folie. La réponse s’impose avec la même clarté : un changement de vision et d’action est indispensable, peut-être même urgent.

Ce changement n’adviendra que lorsque nous aurons l’expérience vitale (le vécu) que le Bien et le Beau, tels que les percevait Platon, sont des principes créateurs ; Plotin, et l’auteur de ce manifeste, le confirment. Quand nous saurons et sentirons que nous sommes une extension d’un Ordre moral universel. Et ceci, comme je l’ai souligné dans mes commentaires sur l’Idéalisme, n’est pas une nouveauté ; Fichte s’est efforcé de le démontrer. (Voir Les Racines de la Morale.) Le fait que nous n’ayons pas atteint cette morale transcendante ne doit pas nous conduire à nous déconnecter de notre morale immanente, laquelle est là pour nous indiquer le chemin présent, et qui est ce même chemin qui nous mène à nous transcender.

Schelling, quant à lui, voyait la transcendance de l’homme à travers l’art, tout comme Schiller et les romantiques en général (voir Les Racines de l’art). Peu après, Rubén Darío s’exclamait : « L’art est le glorieux vainqueur. C’est dans l’art que l’espace et le temps sont vaincus » ; et ils surent compter de nombreux disciples ; mais ce fut alors que commença l’égarement matérialiste.

Il est légitime d’observer et d’étudier l’univers comme un mécanisme, mais c’est là sa partie visible à laquelle on peut appliquer les mathématiques et la physique ; mais il reste encore ce qui imprègne l’univers, l’Esprit qui l’anime, la Vie elle-même à laquelle tout participe, car tout existant, chaque cellule, a besoin d’être suffisamment consciente pour être dans le Monde. Et cette Intelligence-instinct n’est qu’une des émanations de la Conscience universelle ; émanations perceptibles seulement par les facultés idoines, lorsqu’elles sont portées à un niveau de conscience élevé, atteint bien loin de la raison.

J’ai des raisons amplement suffisantes pour proposer une Néo-Renaissance ; je considère que c’est le moyen adéquat pour sortir du lamentable état actuel. La Naissance (la Grèce), l’humanisme de la Renaissance et l’exaltation des sentiments dans le Romantisme démontrent une conscience distincte de la conscience rationnelle, qui surpasse de beaucoup la vision matérialiste. Ces mouvements ont été ceux qui ont effectivement engendré les grandes ascensions de conscience de l’histoire, comme le soutient avec insistance ma philosophie de l’histoire (voir L’Évolution de l’esprit).

On comprendra que je ne m’oppose pas au travail des scientifiques ; j’ai seulement voulu en signaler les limites. Il serait également injuste envers nombre d’entre eux qui n’ont pas perdu leur humanité et qui s’aventurent déjà dans le domaine spirituel. Avec plus d’une vingtaine d’entre eux, j’ai partagé un livre, Exploring Consciousness, dans lequel je résume ma conception de la Conscience universelle, dont la perspective expose avec netteté les priorités susdites. Bien plus, Penrose lui-même, dont je parlais plus haut, confesse dans ses dernières interventions que le grand Problème actuel des sciences est celui de la conscience, et se demande même s’il n’existerait pas une conscience étendue dans le cosmos. Mais il admet que c’est là la limite où il parvient, lui et les sciences les plus avancées. Ce qui est décisif, c’est que les sciences ont ouvert une porte qui conduit à la réalité immatérielle, qui est ce dont se nourrissent les sciences de l’esprit ; et l’on comprendra que je parle au nom de ces sciences dans un cadre philosophique cohérent avec les sciences de la matière.

Les sciences, elles aussi, de leur propre point de vue, pourraient étudier le lien de la Conscience avec les réalités immatérielles auxquelles elles ont accès, en particulier les photons, car l’intelligence, l’intuition et l’inspiration ont toujours, dans le domaine religieux et artistique, été liées à la lumière. Que les Égyptiens, les Grecs, les hindous, les Incas et les Aztèques aient rendu, ou continuent de rendre, un culte au soleil, est plus qu’un indice. Bien plus, les dieux associés, plus qu’au soleil comme matière — Phébus, Surya —, à la lumière comme esprit — Apollon et Vishnou —, représentent l’Intelligence elle-même (et penser que les Grecs et les hindous étaient naïfs, c’est exprimer notre propre naïveté). Et ce sont ces mêmes facultés spirituelles qui me conduisent à établir ce lien. J’ai déjà suggéré dans ma cosmologie que les étoiles, outre qu’elles produisent la chaleur et la lumière nécessaires à la vie, répandent (sans la créer) de l’intelligence ; les photons pourraient être des véhicules chargés d’intelligence qui nourrissent la conscience des êtres animés. Mais je laisse cette idée entre les mains des scientifiques, car il serait merveilleux que ces sciences missent fin à leurs désaccords et concluent dans une étreinte fraternelle ; c’est là, en dernière instance, le propos de ce Manifeste.

Pour ces raisons et bien d’autres semblables, mon œuvre a pour dessein d’engendrer l’expérience vitale de la Conscience universelle. Cela implique un déplacement du noyau de conscience qui engendre un changement de perspective radical. Ce n’est pas la connaissance du comportement de la matière qui produira ce changement, mais la connaissance de notre véritable conscience, après avoir surmonté la conscience à laquelle nous nous sommes, à tort, identifiés. Le prioritaire est la connaissance de nos circonstances internes, qui conduisent à la perception des émanations de la Conscience universelle, car ce sont elles qui confèrent la sagesse, et sans sagesse il n’y a pas de philosophie, et sans philosophie (qu’il ne faut pas confondre avec les idéologies qu’on emploie en ces temps), les sociétés s’effondrent.

À mon sens, l’issue la plus bénéfique que puisse engendrer la découverte scientifique qui nous occupe est de réveiller un intérêt renouvelé pour les philosophies idéalistes, qui sont, à l’évidence, celles qui ont la vue la plus claire du panorama spirituel et, par là même, les plus propices à la connaissance de nous-mêmes, et, de cette manière, à atteindre une perspective essentielle qui embrasse les perspectives particulières (voir ma théorie des perspectives).

Il ne manquera pas de gens pour dire que ce que j’appelle les sciences de l’esprit n’en sont pas, puisqu’elles ne sont pas démontrables comme celles de la matière ; à quoi je répondrai : si quelque mérite il y a dans mon œuvre, il réside dans l’effort que j’ai fait pour qu’elles le soient, en effet, des sciences. Je les ai dépouillées de tout credo, dogme, déterminisme, subjectivisme, relativisme, exclusivisme et autres ismes, je les ai fondées sur l’expérience, et j’en ai fourni les moyens d’accès au travers d’une théorie de la connaissance, d’une psychologie transcendantale (Psychosophie), d’une éthique, d’une esthétique, d’une philosophie de l’histoire et d’une métaphysique. Cette expérience du Transcendant n’est pas une invention de ma part (ma philosophie cherche des vérités, non des nouveautés) ; elle a été vérifiée à maintes reprises depuis 2600 ans dans le bouddhisme et dans l’hindouisme (les similitudes et les nuances de leur interprétation ont été dûment relevées dans L’Évolution de l’esprit et dans Civilisations parallèles). Et, si cela ne suffisait pas, tous sont invités à contribuer au même dessein, car mon système philosophique est ouvert et a pour vocation de répandre cette connaissance, dans la conviction que rien n’est plus utile ni nécessaire à notre espèce.

Ma philosophie, qui s’est efforcée de faire converger et d’organiser la pensée idéaliste universelle, ne travaille pas avec des idéaux imaginés ou hypothétiques, ne prêche pas l’espoir de trouver des mondes éthérés ou célestes, mais agit sur des niveaux de conscience vérifiables, générateurs d’expériences spirituelles, qui conduisent à une vision exhibant la Réalité tout entière, spirituelle et matérielle, l’Universus dans lequel nous sommes et que nous sommes. Et c’est dans cette Unité de Conscience que se trouve la plénitude de notre esprit et de notre existence. Dans la conviction qu’il en est ainsi, toute mon œuvre est dirigée vers ce Destin. (Pour une explication détaillée de ce qui a été exposé, voir les ouvrages cités, en particulier : La Quête de la Conscience universelle.)

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